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Paru dans Le Virus Informatique n°36
2018-06-06 00:21
CR

Comment Canard PC a pigeonné ses lecteurs



Presstalis (anciennement les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne ou NMPP), le distributeur d’environ 75 % de la presse imprimée en France, va mal, très mal. Nous l’utilisons nous-mêmes pour Virus Info, ainsi que pour l’export vers d’autres pays. Après des impayés de sa part, des centaines de magazines ont vu leur existence menacée à leur tour. Certains titres comme Canard PC du groupe Presse Non-Stop ont présenté la situation d’une manière malhonnête, pour récolter des fonds auprès du public.

Nous livrons nos magazines à Presstalis, puis Presstalis envoie et confie les publications aux revendeurs (on simplifie, il y a plusieurs niveaux de distribution), puis récupère l’argent, déduit sa propre commission et celle du marchand de journaux (en tout, autour de 50 % du prix facial) et reverse ce qui reste aux éditeurs, quelques mois plus tard. Il serait trop long pour nous d’expliquer les raisons des difficultés du distributeur (notamment 37 millions d’euros à trouver d’urgence fin 2017, alors qu’un trou dans la caisse de plusieurs centaines de millions est évoqué), mais en gros elles viennent notamment des journaux quotidiens qui appartiennent à des milliardaires (coucou Xavier Niel !) et qui prennent les décisions pour des raisons « historiques ». Ils ont décidé de retenir, pour une durée indéterminée, 25 % des ventes aux éditeurs en décembre 2017 et janvier 2018. Des centaines de petits magazines n’ont pas récupéré assez pour payer leur personnel et leur imprimeur. Et se sont à leur tour trouvés menacés. La situation de Presstalis n’était pas réglée pour autant.
Un appel à l’aide de l’État pour un (nième) renflouement a également été annoncé, celui-ci promettant d’avancer des fonds, si des efforts sont faits par la distribution et les éditeurs pour assainir la situation. Pour cela, il était prévu que les éditeurs voient leurs ventes ponctionnées de 2,25 % supplémentaires pendant les quatre ans et demi à venir, quel que soit leur distributeur. Finalement, les utilisateurs du concurrent Messageries Lyonnaises de Presse (MLP) n’auraient à contribuer que pour 1 % (une partie du réseau de distribution est commune). Restait à avaliser le protocole de conciliation par le tribunal de commerce de Paris. Les syndicats et la presse spécialisée, économique ou média, ont tenu informées les personnes concernées de l’avancement du dossier.

Canard PC boiteux
La plupart des éditeurs ont décidé de faire le dos rond en attendant d’y voir plus clair, la situation économique personnelle des lecteurs n’étant sans doute pas meilleure. Mais quelques magazines ont décidé d’appeler leurs lecteurs à l’aide quand même. Canard PC – qui avait déjà entrepris une migration de Presstalis vers les MLP pour faire baisser sa facture – a été le plus bruyant avec un appel aux dons sur Ulele de 100 000 € pour tenir en 2018 et 150 000 € pour tenir cinq ans (il y a deux ans le magazine avait déjà levé près de 260 000 € sur Kickstarter pour lancer une version en ligne ; tout a été dépensé). Le plafond a été atteint en quelques jours et Presse Non-Stop a fait le point ainsi : « nous avons en caisse de quoi payer ce que Presstalis va nous coûter directement sur les cinq prochaines années avec ses fameux 25 %, 2,25 % et 1 %, soit environ 100 000 € », sur le même ton que l’appel au don. Sauf que le lecteur peut croire que tous ces frais s’additionnent, alors que si les 2,25 % étaient appliqués (sur quatre ans et demi, nous le répétons), cela voulait dire que le plan permettant le remboursement des 25 % était avalisé par le tribunal de commerce. Ce n’est pas « et », mais « ou ». De même, la retenue est de 1 % ou 2,25 %, selon le distributeur (nos confrères ont quand même été plus clairs sur ce point dans d’autres textes). Canard PC a tout juste évoqué à ses lecteurs l’existence de la procédure judiciaire en cours, dont dépendait le règlement de la situation, sans détailler ni revenir sur les évolutions. Pour noircir la situation encore plus, et engranger plus d’argent, le directeur de la publication a également volé dans les plumes de la directrice de Presstalis qui, lors d’un entretien à la radio, ne pouvait pas dire si/quand le remboursement des 25 % serait effectué. « Oubliant » de dire qu’elle n’avait plus la main sur le dossier et attendait – comme tout le monde – la décision du tribunal.

La danse du Canard PC
Cette décision du tribunal est tombée, quelques jours plus tard, validant le plan de sauvetage espéré. Canard PC n’en a toujours pas parlé à ses lecteurs à ce moment-là. Dans la foulée, le conseil d’administration de la coopérative des magazines – principal actionnaire de Presstalis – a demandé à sa filiale le remboursement des 25 % aux éditeurs avant fin avril. Canard PC n’en a pas parlé à ses lecteurs non plus. Une première tranche de l’avance de l’État arrivée (une trentaine de millions d’euros sur 90 millions prévus en tout - votre argent de contribuables !), les plus petits éditeurs ont, enfin, reçu le virement en question début avril. Pour les éditeurs ayant plus d’un million d’euros de chiffre d’affaires, ce remboursement est prévu d’ici juin. En clair, Canard PC se retrouvera avec « trop » d’argent, celui de Presstalis et celui de ses lecteurs donné pour faire face à l’impayé de Presstalis. Cette fois, enfin, plus discrètement qu’au début de sa communication, l’éditeur a prévenu ses lecteurs de ce remboursement et que, pour arriver à un relancement en ligne du magazine Humanoïde (son objectif de financement Ulule suivant après le sauvetage), il n’a plus besoin de 300 000 € (ough !), mais de 280 000 €. Il aurait pu proposer aussi de rembourser les donateurs qui le souhaitent (tout en sachant que de nombreuses personnes ont la « flemme » d’engager de telles démarches) vu qu’ils n’ont plus besoin de financer les impayés de Presstalis, mais le groupe de presse a une nouvelle « excuse » : si l’objectif n’est pas atteint, il indique que les « contributions au-delà de 150 000 € renforceront notre indépendance en nous aidant à autofinancer la modernisation de nos moyens techniques, de toute façon indispensable à tout développement online futur. En priorité, un remplacement complet de notre boutique et de notre système de gestion d’abonnement afin notamment de pouvoir enfin gérer les prélèvements mensuels et les abonnements multititres. » Pour renforcer son indépendance, à aucun moment Canard PC n’évoque l’abandon des publicités d’annonceurs dans son magazine, ni de reprendre le contrôle total de son capital. Et, pour nous, « faire la manche » ne relève pas de l’« autofinancement ». En fait, Canard PC semble oublier son problème fondamental : il lui faut retrouver les lecteurs qu’il a perdus, car il ne leur donnait plus satisfaction par rapport à ce qu’ils peuvent trouver ailleurs. (*)

La palme de l’hypocrisie
Au final, 210 000 euros ont été levés. Deux fois de l’argent pour la même chose ne suffisant pas, Presse Non-Stop se gave un peu plus en montant le prix de Canard PC Hardware, là encore en avançant la même explication : faire face au « sale coût » de Presstalis. En gros, la direction de Canard PC veut le beurre (l’argent dû par Presstalis, c’est légitime), l’argent du beurre (les dons de ses lecteurs) et passer la nuit avec la fermière (ses lecteurs payent plus cher en kiosques). S’il n’y avait pas un problème de marque déposée, Canard PC pourrait se rebaptiser Canard PiCsou !


* Selon un communiqué de presse d'octobre 2013, Canard PC annonçait 28 000 exemplaires vendus en moyenne par numéro. Selon un article de Libération (Canard PC, formule enrichie, par Erwan Cario, 29 juin 2016), le chiffre de 20 000 ventes était annoncé par la direction moins de trois ans plus tard (nous n'avons pas de chiffres plus récents). Cela représente une baisse de 30 % environ des ventes en quelques années. Mais, pour Canard PC, son problème réside dans les 1 à 2,25 % ponctionnés par les messageries de presse ?

Pour en savoir plus :
- Presstalis : le sauvetage progresse, Les Échos, Nicolas Madelaine, 25 janvier 2018,
- Tribunal de commerce de Paris, jugement du 14 mars 2018.


Ceci est un extrait du magazine Le Virus Informatique 36 actuellement en kiosques, un magazine dont le travail est uniquement financé par ses lecteurs. Nous aussi connaissons des difficultés de distribution, encore plus compliquées à gérer car nous n'avons pas de publicité (et donc de revenus supplémentaires) dans nos pages, par soucis d'indépendance et de liberté. Nous ne faisons pas d'appel aux dons et n'avons pas monté le prix depuis plus de 15 ans.



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