Chronique
Snobs ou malfaisants ?
Je pense que personne ne me contredira si je constate
que
l'informatique
est un domaine dans lequel le snobisme sévit depuis longtemps. Lequel
d'entre nous n'a pas entendu quelqu'un, passant devant son ordinateur,
lui
dire : "Comment, vous utilisez encore ce vieux LOTO 2.3.4, alors
qu'il y a déjà depuis longtemps une version 3.4.5 et qu'on
dit que la version 4.5.6 est sur le point de sortir ?".
Vous demandez alors : "Qu'y a-t-il donc de
changé
dans
ces versions ?" et vous entendrez, par exemple, votre
interlocuteur
vous répondre que "la couleur de la case sur laquelle on
travaille, au lieu d'être jaune comme dans le 1.2.3, présente
une teinte qui passe du bleu au vert, puis du vert au bleu chaque
seconde".
Déprimé par la supériorité apparente de votre
interlocuteur, vous ne pensez pas alors à répliquer "Voila
bien une amélioration fondamentale !".
En ce qui concerne la capacité mémoire de votre disque
dur, ou la fréquence de l'horloge, n'essayez pas de dire à
celui qui passe que vous êtes fier de votre 1, 2 Go, ou de votre 150
MHz : il vous écrasera de son mépris en tentant d'expliquer
au pauvre attardé que vous êtes que, "depuis longtemps",
il y a des 1,8 Go et des 200 MHz. C'est fini, vous n'existez plus, avec
votre "machine de grand-père".
La dernière nouveauté ? Déjà périmée.
Vous allez peut-être vous mettre à feuilleter les
catalogues
des constructeurs, pour y découvrir le fameux ordinateur qui dépasse
tous les autres (en tous cas par son prix). Et, si vous vous êtes
trop laissé impressionner, vous allez envisager la très grosse
dépense qui vous permettra de ne plus être un attardé.
Vous vous demandez, cependant, quand cette nouvelle machine sera
périmée,
alors que vous connaissez bien la réponse : "à l'instant
où vous aurez signé le chèque".
Je ne vais pas nier l'évidence : les progrès des
machines
sont foudroyants. Nous ne sommes plus au temps du ZX 81, du T07 ou
autres
(respectables) ancêtres. Je me rappelle encore cette rumeur, mélange
d'admiration et de scepticisme, qui avait salué la communication
d'un ingénieur d'une grande firme étrangère de circuits
intégrés, annonçant la sortie prochaine d'une mémoire
vive de 8 Ko (vous avez bien lu : huit kilo-octets !) ou l'annonce de
l'existence
d'un disque dur de 10 Mo.
Le snobisme commence quand le "progrès" se met à
"tourner en rond", à n'être que du "progrès
pour le progrès". Mon exemple de la case qui clignote entre
le vert et le bleu est à peine exagéré. Le tout nouveau
logiciel apportera peut-être un petit confort supplémentaire
(quelquefois discutable). Mais il apportera sûrement une forte dépense,
la nécessité de revoir les principales commandes, et, si vous
avez des employés qui vont l'utiliser, l'obligation de leur payer
des stages coûteux, pour qu'ils soient au courant.
Qu'importent les snobs ?
Celui qui étudie les machines au fur et à mesure
qu'elles
sortent, par exemple pour les présenter dans une revue, est bien
obligé de se tenir au courant des dernières nouveautés.
S'il suit régulièrement les progrès techniques, ce
peut être passionnant pour lui. Mais il faut considérer avant
tout le point de vue de l'utilisateur isolé, ou presque, qui a acheté
lui-même son ordinateur (il y en a plus que vous ne pensez), ou de
la petite entreprise, qui a investi des sommes importantes dans son
parc
informatique. Ils ne vont pas se lancer dans un renouvellement
systématique
et ruineux de leur matériel.
"Qu'importent les snobs - direz-vous
-
nous n'allons pas
nous laisser impressionner". Je n'en suis pas si sûr. Tant
qu'ils ne sont que ridicules, les snobs, en informatique comme
ailleurs,
semblent avoir été créés pour notre distraction.
Mais, malheureusement, ils sont infiniment plus nocifs que vous ne
croyez.
C'est en partie à cause d'eux que se poursuit cette épuisante
course au prototype, cette escalade de la nouveauté à n'importe
quel prix, même quand aucun avantage tangible n'en résulte
pour le malheureux utilisateur.
Si chaque nouvel ordinateur, représentant un progrès par
rapport aux précédents, mais un progrès trop cher payé
pour l'utilisateur éventuel, n'était pas accueilli par une
sorte de "coure d'adorateurs", convaincus à l'avance que
la machine est forcément merveilleuse puisqu'elle n'existait pas
la semaine dernière, y aurait-il un tel engouement ? On peut en douter.
Encore une fois, je ne voudrais pas apparaître comme un
"rétrograde
attardé, ennemi du progrès". Ce que j'en dis, c'est pour
mettre en garde contre une accélération inutile du renouvellement
du matériel. On a poussé très loin la fiabilité
des machines : un disque dur peut tourner plus de dix mille heures sans
problèmes, mais il y a peu de chances que l'on puisse utiliser
pleinement
cette possibilité : bien avant les dix mille heures en question,
l'ordinateur aura été méprisé par les snobs,
et le ver sera dans le fruit.
Ce qui est très grave, dans cette fuite en avant, est la
perte
de confiance des utilisateurs. Ils savent fort bien que, si leur
machine,
comme il est normal, attend au moins trois ans avant de tomber en
panne,
plus personne ne voudra se charger de la réparation : "Vous
pensez, un ordinateur fossile, je n'ai plus une seule pièce de rechange
pour ce monstre antédiluvien !".
Et voila, le mal est fait : votre engin est devenu un "sasfépu"
(on contracte ainsi le fatal "ça ne se fait plus"). Et,
si un circuit intégré valant trente francs meurt dans sa carte
mère, personne ne saura détecter la panne, personne ne disposera
en stock de la pièce nécessaire à cette réparation.
Méfiance chez les utilisateurs
Ainsi, la méfiance s'installe chez les acheteurs
éventuels.
Exactement comme si le constructeur avait réduit la fiabilité
de ses réalisations : c'est grave. Si une certaine prudence chez
les utilisateurs amenait ces derniers à ne pas suivre ce rythme effréné
de renouvellement, peut-être les constructeurs et les gens chargés
de la maintenance se sentiraient-ils obligé de réduire un
peu la gamme des ordinateurs vendus, attendant la sortie d'un modèle
qui apporte beaucoup d'avantages tangibles avant de le diffuser.
Les snobs vous diront que l'on peut toujours recourir à
la hot
line. Mais de nombreux utilisateurs savent ce qu'il en est,
cette ligne
ne reste "chaude" que pendant les quelques semaines qui suivent
la "sortie du four". Elle devient rapidement une "cold
line" (j'en parle par expérience personnelle).
Alors, pensez-vous toujours que les snobs sont seulement
amusants ? Et
si c'était leur action qui compromettait dangereusement le vrai progrès
?
Je me contente de poser la question. Jean-Pierre Oehmichem

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