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Paru dans Le Virus Informatique n°17
2000-11-01 00:00

PC Jeux avait bien pratiqué la censure !


Dans Virus 3, nous vous racontions l’histoire d’un journaliste recruté par PC Jeux puis licencié sur pression des éditeurs de logiciels, avant même la parution du premier numéro. La justice, qui avait pris l’affaire en main, vient tout juste de rendre son verdict. Rappel des faits.

En avril 1997, Francis Rozange est engagé en tant que pigiste* par Imré Antal, rédacteur en chef du futur PC Gamers français, édité par les éditions Edicorp (devenues récemment Future France: Windows News, PC Max, Jeux Vidéo Magazine, etc.). Devant les caméras de Net Plus Ultra (La Cinquième), I. Antal explique qu’il a choisi cette recrue pour son franc-parler et qu’il saura résister aux éventuelles pressions. Francis Rozange s’était fait connaître par son site Lafactory.com. On y apprenait qu’Ubi Soft l’avait menacé de procès pour un article relatant ses difficultés à obtenir des produits en test.
Chez PC Jeux, le pigiste aura la charge de la rubrique actualités (16 pages) et un test de jeu, soit un cinquième du magazine. Il s’investit énormément dans son nouveau travail, passant soirées et week-ends dans les locaux de la rédaction. Le lendemain de la diffusion de l’émission télévisée du 4 juin, coup de théâtre : Rozange apprend au téléphone - de la part de son rédacteur en chef - que sa collaboration est stoppée et que ses articles ne seront pas publiés, alors qu’ils étaient sur le point d’être imprimés ! Des éditeurs de jeux ont pris peur et ont menacé le groupe de presse de retirer tous leurs budgets publicitaires. Le journaliste est sacrifié sur l’autel des billets verts. Et comme il n’y a pas de petits profits, on lui expliquera qu’il ne sera pas payé.

Des articles ironiques

Le journaliste effectue un dépôt de ses articles afin de les protéger et contacte notre rédaction. Dans Virus 3, nous publions des extraits des articles refusés. En fait, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat, les textes sont plutôt gentils, souvent drôles et ironiques : par exem­ple, « The Dark Project est le meilleur espoir de l’année 1997. On allume un cierge ? » ou « Un clone de Command & Conquer, un clone de Warcraft 2, un clone de... Au secours ! Moins les éditeurs font preuves d’imagination, et plus les pauvres journalistes que nous sommes devons faire des efforts pour présenter un énième clone de manière sensée et originale. Epuisant. » On constate l’objectivité de l’auteur lorsqu’on lit, au sujet d’un produit de l’éditeur Ubi Soft qui le menace de procès : « Avec ce jeu [...] que nous avons reçu en version bêta, une nouvelle étape est franchie qui devrait permettre à Warlords de rencontrer un plus large public [...] Les wargammers exigeants suivront avec intérêt notre test de la version finale. » Bref, il semblerait que les éditeurs aient plutôt agit sur la base de préjugés.
Surprise ! Le même jour, PC Jeux sort en kiosque avec les articles en question, souvent édulcorés. Ainsi, à propos du second épisode de X-Com, on aurait dû lire : « [il] apportait peu de nouveautés si ce n’est qu’il se passait sous l’eau, qu’il y avait beaucoup de bleu et pas mal de bulles d’air ». On lira à la place : « dans un environnement radicalement différent : contexte sous-marin, richesse de décor et niveau tactique bien plus élaboré ». Le summum de la langue de bois est atteint lorsque « ratage absolu » se transforme en « il ravira à n’en pas douter les possesseurs de petite configuration à base de 486 ». La moitié des articles subira le même sort.
En tournant les pages, on s’aperçoit que le nom de Francis Rozange ne figure nulle part, ni dans les articles, ni dans l’ours (l’encart qui récapitule le nom de tous les collaborateurs d’un magazine). Pour le test de Dungeon Keeper, c’est la signature d’un tiers qui apparaît ! Après plusieurs mois de menaces judiciaires, le pigiste reçoit enfin sa paye, mais il estime son travail dévalorisé et porte l’affaire devant les tribunaux.

Au tribunal...

A l’époque, le personnel d’Edicorp n’avait pas souhaité répondre à nos questions. On en apprendra plus lors du procès. La société explique qu’elle n’avait pas eu le temps de tout réécrire elle-même, que les modifications étaient nécessaires pour éviter des procès et la perte des annonceurs (!) car, selon elle, les propos allaient parfois au-delà de la liberté d’expression. Elle demandera même réparation pour les « menaces, insultes et actes de dénigrement » commis notamment sur Lafactory.com où le journaliste racontait ses mésaventures. Ces arguments seront tous rejetés, le 20 septembre dernier, par la Première Chambre du Tribunal de Grande Instance de Nanterre. Au vu des éléments présentés, les juges estiment que les éditions Edicorp avaient bien porté atteinte au droit moral et au droit au respect de l’œuvre de Monsieur Rozange.
Les modifications apportées aux articles sont trop profondes, l’avis du journaliste était requis. Certes, le tribunal admet que quelques phrases auraient pu être censurées, toujours avec l’autorisation de l’auteur, et précise que leur caractère ironique ou leur bon goût doit s’apprécier dans ce type de publication. Enfin, le tribunal ajoute : « la simple expression d’une opinion différente de celle ensuite manifestée par d’autres magazines ou un jury de jeux vidéos [n’est] pas en soi constitutive d’une faute ». En effet, pour sa défense, PC Jeux avait apporté des copies d’articles réalisés par ses propres concurrents ! Or eux aussi ont des annonceurs...

Epilogue

PC Jeux existe toujours (36 000 exemplaires vendus, source : OJD), contrairement à de nombreuses publications Edicorp rapidement suspendues. Imré Antal a quitté ses fonctions dans le groupe depuis plusieurs mois. Francis Rozange est désormais pigiste pour de nombreuses publications : PC Expert, Libération, PC Team, Virus, etc.


* Habituellement, un journaliste-pigiste ne dépend pas d’une rédaction en particulier. Il est libre de passer d’une publication à une autre sans la moindre formalité (il n’y a pas de contrat écrit). Il n’est pas tenu à un nombre d’heures de travail, seul compte le nombre de pages réalisées. A moins de cumuler suffisamment d’ancienneté, sa collaboration peut être arrêtée du jour au lendemain. Ce statut pourrait faire rêver les supporters d’un libéralisme à outrance, il est néanmoins solidement défini par le Code du travail et la jurisprudence. Ainsi, le pigiste est considéré comme les autres salariés, il bénéficie d’une fiche de paye.

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Olivier Aichelbaum


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